f " J'ai survécu à sept camps de concentration" - Buzzfeuj

 » J’ai survécu à sept camps de concentration »


Que peut-on bien demander à un homme qui a été interné dans sept camps de concentration différents et a survécu malgré tout ? Le simple fait de pouvoir discuter, en 2016, avec une personne qui a vécu ce genre d’horreur est déjà une sacrée chance en soi.

Le nombre de survivants de l’holocauste encore vivants est inférieur à 200.000 à l’échelle mondiale. Beaucoup d’entre eux sont encore traumatisés et ne parviennent même pas à évoquer leur expérience. Mais ce n’est pas le cas d’Henry Flescher, qui peu avant son 92ème anniversaire a choisi une façon originale de partager son expérience avec les nouvelles générations : pendant trois jours, il a tenu un AMA (« ask me anything ») sur Reddit – récoltant au passage quelque 9000 commentaires.

« Je suis un survivant de l’holocauste, et j’ai 92 ans. J’ai un tatouage d’Auschwitz sur le bras, j’ai passé trois ans dans sept camps de concentration différents, parmi lesquels Blechhammer, Groß-Rosen et Buchenwald, et j’ai survécu. Depuis, je profite de la vie au maximum », raconte Flescher. L’idée d’échanger sur Reddit lui est probablement venue de ses petits-enfants, qui l’ont assisté pendant tout son AMA.

« Enfin, nous avons pu descendre du train. Les autres ont été envoyés vers Auschwitz, et ils sont tous morts. »

Et c’est ainsi que les redditors du monde entier ont pu poser toutes leurs questions à cet homme qui se rend presque tous les mardis au monument pour les victimes de l’holocauste de Miami Beach et fait le tour des écoles pour raconter son histoire aux plus jeunes. Comme les réponses données par Flescher étaient assez synthétiques, son histoire a pu être déroulée en quelques questions.

Né à Vienne, il s’est installé à Bruxelles avec sa famille après la fin de la guerre. « En 1942, j’ai reçu une lettre : je devais aller dans un camp de travail. Mes parents ont cherché à me faire fuir en Espagne, mais j’ai été capturé pendant le voyage. C’était à Lyon, dans un marché. Voilà tout », raconte Flescher. Peu après, il s’est retrouvé à bord d’un train pour déportés.

« Ensuite, on m’a transporté vers le camp provisoire de Drancy (connu comme l’un des centres majeurs de l’holocauste en France) ; j’y suis arrivé dans un wagon à bestiaux bondé, sans eau ni nourriture, avec un simple seau au milieu où faire ses besoins. J’avais 18 ans. La puanteur était insoutenable. Au bout de six jours, nous sommes arrivés à destination. Nous étions 300. Moi, j’étais le numéro 298. Enfin, nous avons pu descendre. Les autres ont été envoyés vers Auschwitz, et ils sont tous morts. Je n’oublierai jamais le numéro 298 », raconte Flescher.

298 n’est pas le seul nombre qu’il ait gardé en mémoire. Avec ses 299 compagnons d’infortune, il est ensuite envoyé vers Ohrdru, dans le Land de Thuringe, pour travailler dans une usine de chaussures. Quatre semaines plus tard, direction Pyskowice, en Pologne, où il reste quelques mois avant d’être transféré vers Blechhammer :

« Là, ils m’ont attribué le numéro 177153. Blechhammer était un enfer. Tous les jours, nous étions punis. Ils m’ont arraché les incisives. C’était l’hiver. Une fois, on nous a forcés à rester plantés pendant des heures. Un homme n’a pas réussi à se retenir et s’est fait dessus. Ils l’ont pendu. Après deux ans à Blechhammer, nous avons du marcher de force jusqu’à Groß-Rosen (qui se trouve à 200 km à l’ouest) ».

Vers la fin de la guerre, alors que les Alliés se dirigeaient vers l’Allemagne, les SS ont organisé des milliers de ces « marches de la mort ». Tous ceux qui étaient trop faibles pour avancer étaient tués sur-le-champ. Les raisons qui ont poussé les nazis à agir ainsi font encore l’objet de controverses. On estime qu’un tiers des déportés ayant survécu aux camps (714.000) sont morts de cette manière entre décembre 1944 et mai 1945.

« À Blechhammer, des gars ont tué un chien pour le cuisiner. Ça avait un goût de lapin. »

Flescher a survécu à Groß-Rosen, à Buchenwald, à Altenberg, et finalement il a été déporté à Waldenburg. Quand quelqu’un lui demande ce qu’a été sa pire expérience pendant tout ce temps, il répond : « Quand j’étais à Groß-Rosen, j’ai souffert de dysenterie et je n’ai pas pu aller aux toilettes pendant trois jours. C’est à ce moment-là que j’ai envisagé d’abandonner. »

C’est le seul commentaire dans lequel Flescher fait allusion à une possible capitulation. À part ça, il fait preuve d’une joie de vivre de surprenante dans ses réponses courtes mais incisives. La chose la plus importante pour lui, désormais, c’est sa famille : « Le secret, c’est d’apprécier tout ce que la vie nous offre. Être positif. J’ai de la chance, je suis encore en bonne santé, physiquement comme mentalement », ajoute-t-il.

Henry Flescher avec ses petits-enfants. Photo : Imgur

Beaucoup de questions venaient de redditors ayant ou ayant eu des survivants de l’holocauste dans leur famille qui ne souhaitaient pas raconter leur propre expérience. Certains ont même donné des noms de personnes que Flescher aurait pu avoir croisées au cours de son terrible périple. D’autres encore ont demandé des détails sur la vie dans les camps, par exemple sur la nourriture.

« Quand j’étais à Peiskretscham et à Blechhammer, je sortais souvent la nuit, en risquant ma vie, pour aller voler quelques patates crues. J’essayais de m’en sortir comme je pouvais. À Blechhammer, des gars ont tué un chien pour le cuisiner. Ça avait un goût de lapin. C’était la première fois que je mangeais du chien, et ça a été mon meilleur repas depuis longtemps. Mais aujourd’hui, je préfère quand même les steaks. »

Beaucoup de survivants, comme Flescher lui-même à un moment, ont suivi des thérapies pour tenter de se remettre de toutes les expériences horribles qu’ils avaient vécues dans les camps.

« Si j’effaçais mon tatouage, j’effacerais une partie de ma vie. »

Henry Flescher montre son tatouage. Photo: Imgur

Flescher a décidé de ne pas effacer son tatouage, où apparaît son numéro de matricule. « Il est important de se souvenir de son passé. Si j’effaçais ce tatouage, j’effacerais aussi une partie de ma vie. Les Allemands, après la guerre, se les ont faits effacer. Mais ce sont des témoignages du passé, cela montre que je suis un survivant. Et je suis là, à profiter de la vie ! »

Le jour de sa libération, il pesait 35 kilos. En fait, il n’a pas vraiment été libéré ; il s’est éloigné discrètement du groupe au cours d’une marche de la mort, et il s’est caché dans un poulailler. C’est là qu’il a été retrouvé par des soldats américains. C’était le 11 avril 1945. « Je ne pensais pas que ce jour arriverait. J’étais très malade et je n’arrivais même pas à manger. Depuis, je fête mon anniversaire deux fois par an : le 14 mars et le 11 avril. »

Certains redditors souhaitaient savoir comment il avait repris sa vie après la libération : « Certains ont trop mangé et se sont rendus malades. Moi, je mangeais lentement. Il m’a fallu quatre ou cinq mois pour retrouver un poids normal », explique-t-il.

« Les enseignants doivent raconter les choses telles qu’elles ont été. On n’échappe pas à l’histoire et à sa brutalité. »

Après la fin de la guerre, Flescher est retourné en Belgique, avant d’émigrer aux Etats-Unis, où vivait déjà son frère, deux ans plus tard. Il a d’abord vécu à Providence et à Brooklyn, avant d’emménager en Floride où il passe ses vieux jours.

Le vieil homme n’a aucune rancœur à l’égard des Allemands. « La majorité des gens n’avaient aucune idée de ce qu’il se passait. Ceux qui savaient étaient déjà dans les chambres à gaz. » Aujourd’hui encore, les historiens travaillent pour savoir à quel point le peuple allemand était au courant des camps.

L’historien allemand Erich Jäkel a beaucoup travaillé sur cette question. Dans une interview à une radio allemande, il a affirmé que dès 1941, « beaucoup de gens savaient que des trains remplis de juifs partaient vers les camps ; les premières exécutions ont eu lieu en plein jour, et beaucoup de soldats allemands en ont été témoins. Certains avaient reçu l’ordre de n’en parler à personne, mais pendant leurs permissions ils racontaient tout à leurs familles. Beaucoup savaient. »

Hors de question de pardonner, affirme Flescher. Mais il ne vit pas dans la rancœur. Il cherche à transmettre son message aux nouvelles générations, du mieux qu’il peut. « Les enseignants doivent raconter les choses telles qu’elles ont été. On n’échappe pas à l’histoire et à sa brutalité. Quand les derniers survivants auront disparu, le scepticisme gagnera forcément du terrain. C’est pour cela que nous avons le devoir d’apprendre la réalité des faits. »

Une prof d’histoire répond : « Les jeunes ne croient plus que ces choses se sont vraiment produites. Ils sont incrédules parce qu’ils vivent à notre époque. Quand je me suis rendue dans un musée juif et que j’ai discuté avec un survivant, ma vie a changé à tout jamais. Je parie que vous-même, vous avez changé la vie de beaucoup de gens. »

Et de fait, grâce à la magie d’Internet, Henry Flescher a pu nous offrir son regard rsonnel et intime sur la réalité de l’holocauste.

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